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juillet 2014


HOMMAGE A VICTOR SCHOELCHER - Discours par Aimé Césaire prononcé le 21 juillet 1945
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En ce lundi 21 juillet 2014, un hommage est rendu à Victor Schoelcher dans les îles françaises de Guadeloupe et de Martinique. Cet illustre homme joua un rôle majeur dans l’abolition de l’esclavage (rédacteur du décret du 27 avril 1848 qui abolit l’esclavage en France et dans ses colonies).

Discours prononcé le 21 juillet 1945 à l’occasion de la fête traditionnelle dite de Victor Schoelcher

Il y a un fait sur lequel les historiens de l’avenir seront malheureusement tous d’accord : c’est que de 1918 à 1939, la démocratie a été bien malade. Et pas plus qu’on n’hésitera sur cette constatation, on n’hésitera sur le diagnostic. Une démocratie malade, je veux dire une démocratie républicaine encore de forme certes, mais méfiante d’elle-même, incertaine d’elle-même et de ses principes, une démocratie en rupture de mystique, où l’analyste reconnaîtrait sans peine je ne sais quelle timidité plus proche de l’esprit qui animait la royauté bourgeoise d’un Louis Philippe que de l’impétueux génie de 1789 et de 1793. A mes yeux, le signe le plus immédiatement éloquent de cette maladie est que, de 1918 à 1939, tout s’est passé comme si la République avait honte de ses grands évènements ou de ses grands hommes ; qu’elle avait honte de la Convention, qu’elle avait honte de Robespierre, qu’elle avait honte de la Commune.

Et s’il ne faut parler que de notre démocratie martiniquaise en particulier, je dirai que le signe qu’elle était malade est que, hormis quelques voix généreuses parmi lesquelles il me semble entendre encore celle de notre maître vénéré, Jules Monnerot, le signe qu’elle était malade est que, honteuse de ses origines, honteuse de son passé, elle marchandait avec Victor Schoelcher. Elle lésinait avec Victor Schoelcher, mieux elle essayait mesquinement d’escamoter Victor Schoelcher, comme si on peut escamoter cette ombre formidable qui inlassablement monte la garde à l’une des portes de la conscience humaine.

Mais depuis 1939, bien des choses ont changé dans le monde. Les peuples d’avoir mûri dans la souffrance, les peuples, d’avoir été soumis au régime sanglant de l’arbitraire et de la cruauté, ont appris de nouveau à préférer la Liberté à la vie.

Aussi bien, nous, nous qui sommes fiers de notre passé de souffrances et de luttes, nous qui savons qu’aimer Victor Schoelcher c’est donner toute sa force au culte des Droits de l’Homme s’il y a au milieu de la tâche des pensées qui viennent nous encourager, la plus stimulante certes est, que peut-être le peuple martiniquais de l’avenir dira en parlant de notre équipe ouvrière et prolétarienne : ce sont ces hommes-là qui ont retrouvé la mystique schoelchériste. Ce sont ces hommes-là qui à force de reconnaissance ont véritablement retrouvé l’esprit de Victor Schoelcher.

S’il me fallait, l’aide de mots, rebâtir devant vous l’homme admirable qu’a été Victor Schoelcher, j’irais chercher parmi les mots les plus solennels du dictionnaire, et pour définir le style de vie du bienfaiteur de la race noire, ce style de vie où l’éthique se subordonne jusqu’à la moindre pensée et jusqu’au moindre réflexe, je dirais que Victor Schoelcher a voulu être, a été toute sa vie durant : une conscience.

Et puis, pour continuer mon œuvre d’évocation, je choisirais un mot large, un mot solide, un mot toc, et ce mot serait le mont honnêteté. Honnête, Victor Schoelcher le fut, car il ne transigea jamais.

Le sens premier du latin onos, c’est « charge » nous disent les étymologistes. Victor Schoelcher fut honnête, car il fut homme de charge. Toute sa vie Victor Schœlcher assuma, et s’il s’anime et s’il s’indigne et s’il frappe, c’est qu’il couvre et protège le berceau d’un peuple et la naissance d’une civilisation.

Enfin, pour terminer le socle de ma statue sonore, j’appuierai le mot honnêteté d’un mot solide comme lui, d’un mot frère et ce serait le mot courage. Et de fait, des variétés du courage, je n’en vois aucune qui ait manqué à Victor Schoelcher. Par courage, si on entend le courage physique, aussitôt je vois Victor Schoelcher sur une barricade, à côté de Baudin offrir sa poitrine aux balles des complices du prince président, le futur Napoléon III.

Si par courage, on veut signifier tout particulièrement le courage moral, je vois Victor Schoelcher défiant tous les grégarismes et osant être seul contre tous. Quant au courage intellectuel, nul ne le déniera à cet homme qui, ayant posé un principe dans la sérénité de son jugement, en suivait intrépidement la marche de conséquences en conséquences ; qui ayant, par exemple, admis une fois pour toutes que les hommes naissent libres et égaux, n’admettait à ce principe aucune entorse, aucune exception, aucune dérogation, pas plus celle du nom que celle de la race et de la couleur.

Alors, appuyé sur la large base de ces trois mots conjoints d’honnêteté, de courage, de conscience, je lancerai en flèches vibrantes deux mots magnifiques, l’un tranchant comme l’acier, l’autre glorieux comme le soleil, le premier étant audace, le second générosité.

Oui, Victor Schoelcher avait l’audace et la générosité inépuisables. Quand cet homme immense se levait parmi un Sénat de petits prudents, quand il dressait sa haute stature dans cette assemblée de compteurs de gros sous et de bourgeois orléanistes ou décembriseurs, c’était ma foi de l’insolite c’était dressé, les mains ouvertes et humiliant un croupetons de vieillards, le spectre de l’aventure et de la munificence.

J’ai dit l’homme. Et maintenant, je voudrais vous dire l’œuvre.

D’abord l’œuvre écrite. Je n’en connais pas à la fois de plus passionnée et de plus raisonnée, de plus élevée et de plus sensée. Nous y voyons Victor Schoelcher faire front contre la hideur esclavagiste, contre le sadisme colonial, contre la bêtise et l’hypocrisie. Nous l’y voyons opposer argument à argument, patience à fanatisme, l’entêtement du raisonnement à l’entêtement du préjugé. Jamais logique ne fut plus efficace et plus meurtrière. Tous les savants du monde mobilisés et tous les politiques et tous les théologiens, le nègre décrété fils de Cham, donc maudit, le nègre mis au ban de l’humanité donc fustigé en toute légitimité, Lescabot, Grotius, Hobbes, Bossuet, que sais-je ? Il n’est cuirasse qui résiste à Schoelcher. Savants théologiens, hommes d’Etat et de finance, Schoelcher vous prend à la gorge et vous fait avouer, piteux et confondus, que vous en avez menti, que le nègre n’est un singe dans le dictionnaire de Déterville et dans le dictionnaire de Panckoucke que parce que notre stupidité constitutionnelle était indispensable à la paix de certaines consciences comme à la prospérité de certaines fortunes.

Si j’ajoute qu’au principe commercial qu’il n’y a de prospérité coloniale que grâce à l’esclavage, Schoelcher sut opposer le principe révolutionnaire du droit de l’homme à disposer de lui-même ; qu’à l’argument de la stupidité naturelle des noirs, Schoelcher sut opposer les découvertes les plus récentes de l’ethnographie ; qu’au sophisme que les nègres ne souhaitent pas la liberté, Victor Schoelcher sut habilement opposer le fait des révoltes périodiques d’esclaves ; qu’il sut souligner éloquemment la cruauté d’un système de travail dont le fouet est l’expression suprême ; qu’il sut démontrer jusqu’à l’évidence que les prétendues anomalies sadiques du système n’en sont que les suites naturelles et abominables ; qu’enfin, protestant contre cette abolition lente et progressive de l’esclavage que certains préconisaient à la place de son abolition immédiate et totale, Victor Schoelcher sut maintenir très haut, au-dessus de tout marchandage et de tout compromis, le principe de la liberté humaine, et que chemin faisant, Victor Schoelcher dissipa toutes les fausses perspectives en mettant de son côté ce que la science a de plus probant et ce que la philosophie a de plus assuré.

On comprendra ce que je veux dire lorsque je dis que toute l’œuvre de Schoelcher est à relire et qu’il y a là pour tout colonisateur comme pour tout colonisé, pour tout homme politique et pour tout homme tout simplement, un manuel de dignité et un bréviaire de sagesse.

Et maintenant, j’en arrive à la plus belle œuvre de Schoelcher. Une œuvre non écrite et pourtant vivante. Une œuvre publiée par des milliers de visages et imprimée dans les milliers de cœurs : le 27 avril 1848, un peuple qui depuis des siècles piétinait sur les degrés de l’ombre, un peuple que depuis des siècles le fouet maintenait dans les fosses de l’histoire, un peuple torturé depuis des siècles, un peuple humilié depuis des siècles, un peuple à qui on avait volé son pays, ses dieux, sa culture, un peuple à qui ses bourreaux tentaient de ravir jusqu’au nom d’homme, ce peuple là, le 27 avril 1848, par la grâce de Victor Schoelcher et la volonté du peuple français, rompait ses chaînes et au prometteur soleil d’un printemps inouï, faisait irruption sur la grande scène du monde.

Et voici la merveille : ce qu’on leur offrait à ces hommes montés de l’abîme, ce n’était pas une liberté diminuée ; ce n’était pas un droit parcellaire ; on ne leur offrait pas de stage ; on ne les mettait pas en observation, on leur disait : « Mes amis il y a depuis trop longtemps une place vide aux assises de l’humanité. C’est la vôtre ».

Et du premier coup, on nous offrait toute la liberté, tous les droits, tous les devoirs, toute la lumière. Eh bien la voilà, l’œuvre de Victor Schoelcher ! L’œuvre de Schoelcher, ce sont des milliers d’hommes noirs se précipitant aux écoles, se précipitant aux urnes, se précipitant aux champs de bataille, ce sont des milliers d’hommes noirs accourant partout où la bataille est de l’homme ou de la pensée et montrant, afin que nul n’en ignore, que ni l’intelligence ni le courage ni l’honneur ne sont le monopole d’une race élue.

Je sais que cet acte audacieux de Schoelcher, cette libération des noirs suivie de leur admission de plain-pied dans la famille française a souvent été taxée de folie. Admirable clairvoyance de Schoelcher au contraire. Trait de génie de l’émancipateur qui, associant dans nos esprits le mot France et le mot Liberté nous liait à la France par toutes les fibres de notre cœur et toute la puissance de notre pensée.

Et nous voilà ainsi acheminés vers la transfiguration finale de Victor Schoelcher, sa transfiguration de pamphlétaire et de doctrinaire en homme d’Etat, je n’hésite pas à le dire, le plus clairvoyant, le plus sage qui se soit jamais penché sur la question coloniale. Je sais qu’à l’heure actuelle un des soucis de la France est d’assurer entre la « Métropole et les colonies » des liens à la fois souples et solides. Que l’on me permette de dire qu’à cet égard, comme à tant d’autres, Victor Schoelcher est le grand initiateur et que toute la conférence de Brazzaville est déjà dans Victor Schoelcher, seulement en plus hardi et en plus ferme. Deux idées ici me paraissent essentielles.

Très hautement, alors que beaucoup prêchaient à la Métropole une politique d’indifférence coloniale, une politique soucieuse avant tout d’éviter la complication, Victor Schoelcher ne cessa de déclarer que la Métropole, même par souci de tranquillité, ne devait pas s’enfermer dans une politique de laisser faire-laisser passer. Evitons de nous créer des difficultés, criaient les augures de ministère. Victor Schoelcher répliquait : « Si on ne veut pas que l’action coloniale soit une entreprise injustifiable, ce n’est pas de se créer des difficultés qu’il faut se garder, mais de se rendre complice d’aucun attentat à la dignité de la personne humaine ».

Et quand les colons criaient : Nous avons besoin d’esclaves pour cultiver nos terres, Victor Schoelcher répondait magnifiquement : « La France a le droit de ne plus vouloir d’esclaves ». Et il ajoutait cette phrase mémorable : « La mère veille avec sollicitude sur tous ses enfants forts ou infirmes, et lui nier la faculté de protéger les infirmes contre les forts, d’user de son autorité pour dompter les aînés quand ils oppriment les jeunes, c’est lui nier sa plus noble prérogative ».

Et il ajoutait encore, prenant ses précautions contre les aléas d’une sensibilité vite excitée mais aussi vite lassée : « Au reste ce n’est pas l’ouvrage d’un jour que nous proposons là ; ce ne sont point quelques améliorations vagues à jeter dans les îles, comme l’aumône à un pauvre qui importune ; c’est une longue suite de travaux pour le réformateur : c’est une pensée sérieuse à poursuivre, un avenir à créer…. justice et advienne que pourra ! ». Et cela même ne suffisait pas à Schoelcher. Il ne se contentait pas d’armer le pouvoir central pour le bien. Il voulait encore le désarmer pour le mal. Et Schoelcher d’écrire cette phrase étonnante, véritable chartre du colonisé : « Les Chambres d’Europe, selon nous, auraient à faire, avant toute chose, une déclaration des Droits de l’Homme Colonial, qui servirait de base à la législation de règle à tout ordre administratif, de digue à tout caprice ministériel. La résistance, même à main armée, à tout acte royal ou autre qui violerait ces principes serait légal et louable ».

Tel est le très haut enseignement de Victor Schoelcher. Il n’est pas inutile, je crois, de le méditer à l’heure où la France cherche sa voie, à l’heure où la France s’inquiète de son propre destin et s’interroge sur le meilleur moyen d’administrer les milliers d’hommes qui vivent dans ce qu’il est convenu d’appeler l’Empire. Victor Schoelcher est un homme actuel dans toute la force du terme. Aucune des qualités que requiert la gravité du moment ne manque à Victor Schoelcher. Contre la timidité dans les projets, il y a un antidote : l’esprit de Victor Schoelcher. Contre la propension à la tyrannie, il y a un antidote : l’esprit de Victor Schoelcher. Contre le préjugé et l’injustice, il y a un antidote : l’esprit de Victor Schoelcher.

Il ne lui manquera même pas, comme on le croit parfois, de penser lucidement, à la moderne, les conditions de la liberté : de s’apercevoir que laisser le nègre libre mais dénué en un tête-à-tête anarchique avec le colon riche, c’est livrer la liberté noire à tous les aléas d’une fausse démocratie ; que là où la sécurité économique n’existe pas, la base de la liberté est nulle, sans quoi elle branle, sans quoi elle se lézarde et vacille, fascinée par sa propre chute, écrasée de son propre poids…

Aimé Césaire

 

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